DOCUMENTS VARIÉS


1. Lettre du Prieur général.
 

1. Lettre du Prieur général
à tous les frères et soeurs
de la Famille des Servites de Marie,
à l'occasion du 700e anniversaire
de l'approbation définitive de l'Ordre

(Bulle Dum levamus de Benoît XI, 1304-2004)

Une famille qui a un avenir
après 700 ans d'existence

Ave Maria

Quand on m'a demandé de mettre par écrit quelques réflexions sur le thème: «L'Ordre des Servites de Marie, un Ordre vivant après 700 ans», j'ai immédiatement pensé à un autre titre, à celui «d'une famille qui a un avenir», et non simplement comme une réalité qui respire, qui végète, mais bien comme quelque chose qui a un avenir, qui chemine, qui lutte, qui croit, qui transpire, qui nourrit des espoirs et des rêves, quoique et nonobstant ses difficultés évidemment, ses statistiques et ses problèmes concrets. Au cours de cette lettre, je tenterai, après deux années de service comme Prieur général de cette petite et grande famille, de partager avec vous quelques réflexions que je pense avoir recueillies dans mon ministère à l’occasion de mes visites aux diverses juridictions, de ma participation à tous les chapitres provinciaux électifs de 2003, de mes rencontres avec les moniales et les religieuses, de mes contacts avec l'Ordre séculier, les Instituts séculiers, les fraternités, les diaconies et plusieurs laïques qui partagent avec joie et foi notre charisme, notre spiritualité, nos ‘fantaisies’ et pourquoi pas aussi nos problèmes et nos insuccès.

Je tiens tout de suite à préciser que je ne prétends pas vous présenter des réflexions à caractère historique, ni m'arrêter sur les nombreux et intéressants thèmes de notre patrimoine spirituel, culturel, ecclésial.... Je désire simplement ‘bavarder un peu’ avec vous sur ce que j'ai vu, entendu et expérimenté, sur des critiques que nous recevons, sur quelques signes de vitalité et d'autres qui sont, par contre, des signes de ‘mort’ dans nos communautés, et enfin sur des possibilités et perspectives de notre famille.

Tentons alors de voir ce qui ressort de tout cela. Mon intention est de situer ces considérations dans un contexte de foi et d'espérance, d'illumination et de marche en avant, de confiance et de fraternité, de rapprochement et d'accompagnement vis-à-vis de vous tous, afin que nous puissions ensemble construire et aller de l'avant, discerner et concrétiser, voir et juger, mais surtout ‘actualiser’ les projets que le Seigneur a tracés pour tous les frères et soeurs Servites, pour qui le passé, le présent et l'avenir représentent une raison de fierté, de gratitude, de défi et de saine participation au dessein salvifique de Dieu.

1. La fierté d'un charisme

Un thème, constamment et expressément repris dans nos textes fondamentaux, historiques et liturgiques, est certainement celui de la constatation et de la conviction que notre patrimoine possède une valeur et une actualité très élevées. Personnellement, je n'en ai jamais douté. Le charisme de la famille servite, qui naît avec nos ‘premiers frères-pères’ est une perle précieuse. Il n'y a pas de doute — comme l'affirme la théologie de la vie consacrée — que tout charisme est un don de l'esprit qui enrichit l'Église. Notre dernier Chapitre général (2001) a reconnu cette assertion quand il définit les priorités du cheminement de l'Ordre pour les six prochaines années 2001-2007 (cf. Chap. gén. 2001, n. 13).

Cependant, nous qui avons reçu ce trésor, qu'en faisons-nous? Comment le partageons-nous? Comment nous employons-nous à le faire connaître? Nous donnons parfois l'impression de ne pas savoir faire ou d'avoir peur d'agir; nous donnons l'impression qu'il est difficile d'entreprendre quelque chose ou que nous n'avons pas les forces pour le faire; que nous n'avons pas les moyens ou que c'est aux autres de le réaliser. Tout cela peut nous mener à une résignation injustifiée, à une crainte du risque non fondée, à l'indifférence, à la passivité, à une ‘lâche humilité’, ou à nous réfugier dans la commodité de notre ‘maison, douce maison’.

Je pense que le souvenir du septième centenaire de l'approbation définitive de notre Ordre de la part du Pape Benoît XI, le 11 février 1304, devrait nous pousser à réfléchir sur cette période heureuse de nos origines, une période merveilleuse pour notre famille. Je pense à nos premiers ‘frères’, à leur docilité à écouter la voix de l'Esprit qui les conduit sur des routes insoupçonnées. J’aime rappeler leur tendre et solide amour envers la Mère du Seigneur, qu'ils choisirent comme mère, compagne et guide dans leur recherche de Dieu et dans la rencontre avec les frères. Nous ne pouvons pas ne pas penser à leur itinéraire de formation dans la solitude du Mont Senario, à cette mort à eux-mêmes qui les fait renaître comme hommes spirituels entièrement dédiés à Dieu et à l'Eglise. Je pense à leur «ascension et descente» du Mont comme témoins cohérents des ‘choses qu'il y a là-haut’ et des ‘choses qu'il y a en bas’, authentiques ‘narrateurs’ de l'Evangile de la paix et de la miséricorde. Je pense à l'amitié qui les unissait et à leur grande unité qui est beaucoup plus qu'une stérile uniformité. En vivant unanime et d'un seul coeur, toujours orientés vers Dieu, ils ont réalisé un rêve rare dans l'Église: être une entière communauté de saints.

Peut-être que pour nous aujourd'hui, c'est cela le défi à relever. Notre identité est quelque chose de plus qu'une idée abstraite se prolongeant à travers les siècles. Notre identité est une manière d'être, de vivre, d'aimer, de pleurer, de lutter, de croire, d'espérer, de partager, de bénir. Notre identité est vie et nous pouvons être fiers de notre charisme seulement si nous sommes des ‘générateurs’ et des porteurs de la vie. Si nous nous comportons autrement, au lieu d'être fiers d'un charisme et d'un patrimoine, nous faussons le sens de notre vie de Servites de Marie, qui est d'être des serviteurs de ce qu'il y a de plus sacré, des serviteurs de la vie.

2. Signes de vitalité et de nouveauté

Il y a quelques semaines, répondant à un questionnaire reçu en vue de la préparation au Congrès international sur la vie religieuse, qui aura lieu en novembre 2004, j'ai eu l'occasion de réfléchir sur plusieurs aspects généraux de la vie consacrée. Le questionnaire parlait de défis et d'opportunités, de signaux de nouveauté et de vitalité, de l'avenir de la vie religieuse, des obstacles,... etc. Sans doute, je dois vous avouer qu'en rédigeant les réponses à caractère général et global je pensais aussi aux aspects plus circonscrits de ma famille religieuse servite. Donc, un double examen de conscience qui me mettait devant des interrogations en face desquelles on éprouve étrangement un sens d'impuissance et, en même temps, une forte sensation d'espérance. Le don de notre vocation est sûrement un mystère, et ce mystère prend un sens seulement quand il obéit à l'appel d'être des porteurs de vie dans la société et dans l'église à travers toutes ses manifestations.

Encore une fois, j'ai pensé à nos origines, à la figure de saint Philippe Bénizi, dont l'action fut décisive pour ‘sauver’ l'Ordre en lui donnant vie. Il fut un digne disciple de nos premiers frères-pères de qui il apprit l'humilité et la sainteté de vie, l'Esprit de pénitence et le zèle apostolique. Philippe nous enseigne que la sainteté ne nous sépare pas du monde, ne nous éloigne pas des choses temporelles. Il sut maintenir son union à Dieu dans la rencontre avec les pauvres, en servant ses frères, en réglant les problèmes de notre Ordre naissant. Il était convaincu que la vraie sagesse naît des longues périodes de solitude, de prière et de méditation; elle naît de la recherche de Dieu.

Et que dire des autres: de saint Pérégrin, de Joachim et François de Sienne ou de Jacques de Villa dont nous célébrons aussi cette année le septième centenaire de sa mort, assassiné pour avoir défendu les droits des pauvres. Que dire de sainte Julienne et de tous les autres disciples, dont la sainteté démontre qu'avant toute chose et qu'au-delà de toutes les difficultés provenant des circonstances historiques qui semblent contraires et insurmontables, nous devons mettre avant tout une recherche solide et optimiste de Dieu. De cette recherche dépendra l'avenir de notre famille.

En partant de nos origines, parmi mes réponses à la demande concernant des signes possibles de vitalité qu'un charisme ancien peut se vanter d'offrir au monde moderne (la demande est mienne et pour notre famille O.S.M.), on pourrait relever les suivantes: la solidarité, entendue comme simplicité de vie et attention au monde qui nous entoure; le désir sincère de requalifier la vie communautaire (fraternité et amitié); la fidélité en face de la recherche de Dieu, de sa Parole, de la prière et du silence; l'engagement auprès des démunis, des exploités, pour la justice et la paix; le travail accompli avec les laïques; le monde de la culture, des études, de la recherche; l'approche des jeunes; l'inculturation,... etc. Remontant à nos origines, nous retrouvons de nombreux exemples qui peuvent nous éclairer quand il s'agit de pratiquer tout cela.

3. Qualité de la vie communautaire

Il ne s'agit pas seulement de parler de ‘piliers’, d'identité, d'instances, ni d’associer au trinôme classique fraternité, dimension mariale et service — auquel nous nous identifions souvent et au nom duquel nous nous présentons —, d'autres valeurs comme la miséricorde, la justice, la qualification culturelle et intellectuelle, le chemin de la beauté,... etc. Fondamentalement, il s’agit de cohérence, de crédibilité, d'expérience, de foi, de convictions, d'intégration entre comportement et service, entre parole et vie, entre proposition et témoignage.

Il y a quelques années, je me souviens, on parlait beaucoup de la ré-affirmation de notre consécration et de la requalification de notre service; de la nécessité de savoir d'où nous partions pour savoir où nous voulions arriver. Nous nous rendions compte que «notre moi» et «nos nous», réels et idéalisés, devaient converger en un point de rencontre et ne pas nous laisser végéter dans une continuelle recherche inutile et vaine. Aujourd'hui, nous sommes convaincus que la qualité de la vie communautaire doit croître. Le Chapitre général et les deux dernières réunions des Provinciaux avec le Conseil général l'ont répété avec force. Le dialogue, le chapitre conventuel, la collégialité, le projet de vie personnel et communautaire doivent favoriser cette qualité de la vie communautaire. Peu importe que nos communautés soient formées d'anciens et de jeunes, qu'elles soient paroissiales ou d'insertion, modernes ou traditionnelles. Nous voulons des gens satisfaits, contents, des frères enthousiastes et entreprenants, critiques et désireux d'aller de l'avant. Quelle tristesse d'entendre les lamentations de nos communautés, mécontentes et cancanières, commodément résignées et installées! On dirait qu'elles ont oublié leur raison d'exister, leur dynamisme prophétique, leur authentique dimension mariale basée sur un oui, sur un fiat qui est avant tout disponibilité et ouverture à la volonté de Dieu.

La qualité de vie rencontre des obstacles qu'il faut combattre; par exemple, les cancans qui créent désarroi, préjudices, détruisant la confiance, ne ‘bénissant pas’ les autres (bénir: dire du bien). Avant de parler, de critiquer, nous devons nous interroger sur le fondement, sur la bonté et l'utilité de nos paroles. Éviter tout murmure, toute médisance. Nous devons insister sur ce qui nous unit, sur le travail en groupe, sur les projets communs, sur la confiance réciproque. L'avenir de notre famille se trouve dans nos communautés, puisque ce sont elles qui transmettent notre charisme, qui sont la projection de notre style de vie, qui présentent notre famille, qui témoignent de ce que nous sommes et de ce que nous faisons. C'est justement dans les communautés, convaincues et heureuses que naît la connaissance de notre famille; elles sont pour le monde d'aujourd'hui, pour les gens qui sont autour de nous, le signe le plus visible et le plus compréhensible de la forme de vie des Servites. C'est au sein de nos communautés, comme disent nos Constitutions (a. 10), que nous vivons dans la recherche de l'amitié fraternelle, dans le don et l'acceptation de chacun, avec ses qualités et ses limites. La gloire du Seigneur n'est pas seulement dans l'homme qui vit, mais dans la communauté qui vit, la communauté aimée avec fidélité aux heures de joie comme aux heures de tristesse. C'est dans la communauté que nous vivons d'un seul coeur, unanimes dans la prière, l'écoute de la Parole de Dieu, la fraction du Pain eucharistique et du pain gagné par notre travail.

Encore une fois, je pense aux origines de notre famille. L'approbation de l'Ordre représente pour nous une invitation à retourner aux racines, là où l'idéal de vie des Servites de sainte Marie fut vécu sainement. L'invitation à être comme les premiers Servites des chercheurs du Dieu de Jésus Christ, et à vivre l'Évangile, ‘sans glose’, nous la retrouvons particulièrement dans le Chapitre général de 2001. Avant tout, dans le message que le Pape nous a envoyé: «Oui. cherchez le Christ, cherchez son Visage (Ps 27,8). Cherchez-le tous les jours dès l'aurore (Ps 63,2) de tout votre coeur... cherchez-le avec la ténacité de la Sunamite (Ct 3, 1-3), avec la stupeur de l'apôtre André (Jn 1, 35-39), avec l'ardeur de Marie-Madeleine» (Jn 20,1-18). En second lieu, nous la retrouvons dans le document capitulaire qui, recueillant les instances des frères venus de toutes les parties du monde, a tracé la voie que l’Ordre doit suivre au début de ce nouveau millénaire. Nos communautés doivent être plus pauvres, plus solidaires, moins arrogantes, plus proches des gens, mieux insérées, mieux formées, plus fidèles, plus cohérentes, plus radicales en partant de l'Évangile, plus prophétiques et attentives aux signes des temps, plus oecuméniques et plus collégiales. Les premières communautés de nos premiers frères-pères attiraient de nouvelles vocations grâce à l'authenticité de leur témoignage de sainteté et à la qualité de leur vie de prière et de service. Un vrai défi pour nous tous qui voulons continuer à maintenir vivant ce charisme de fraternité et de famille.

4. Communion avec tous les frères et soeurs de la famille servite

Quelques documents de l'Église et notre Chapitre général (2001) ont parlé du nouveau millénaire comme d'un millénaire qui s'annonce sous le signe de la communion des diversités, des signes de l'ouverture et de la créativité historique de notre charisme dans une mosaïque de présences qui dans la Famille servite s'inspirent de Sainte Marie (Chap. gén. n. 86). C'est le moment de la famille; c'est le moment des laïques. Nos chers Sept étaient eux aussi laïques. La vie consacrée appartient à la structure charismatique, laïque et hiérarchique de l'Église. Dans le monde, l'expression la plus nombreuse de notre spiritualité est laïque. L'Ordre séculier, les Instituts séculiers, les religieuses, les moniales, les diaconies, les amis/es, les fraternités,... etc., sont composés de laïques.

Nous voulons revitaliser quelque chose de précieux qui nous appartient. Cela demande du travail. Parfois, nous freinons. Il y a des frères (soeurs) plus sensibles et d'autres qui le sont moins. Nous sommes convaincus de cela, mais nous ne faisons rien, nous laissons le travail aux autres, aux ‘mandatés’. Je vous avoue que je crois vraiment en cette communion et je considère urgent que l'on continue à y travailler. Le dernier Congrès de l'UNIFAS a été jugé hautement positif pour la Famille. Nous avons recueilli des témoignages et des évaluations pleines d'espoir. Le Chapitre général a invité à revitaliser les UNIFAS régionales. Quelques-unes sont en train de se former, d'autres doivent être ré-animées. Toute la Famille devra s'engager de plus en plus en ces formes de vie qui assurent la communion, la continuité, la présence servite dans le monde. Il m'apparaît urgent de donner à chacun l'espace qui lui est dû et de partager les efforts et les idéaux, les joies et les espoirs, les moments joyeux et tristes de notre vie quotidienne comme cela se fait dans une grande famille, remplie de charismes et de richesses, de ‘fondateurs et de fondatrices’, de rêves et de projets.

C'est pourquoi, je pense encore à notre histoire, à nos origines, aux premiers pas de notre famille, au chemin parcouru à travers les siècles. «L'idéal des Servites a suscité autour de nos communautés ou a associé à l'Ordre des familles et des groupes nombreux. Ils constituent des expressions particulières de vie consacrée ou laïque et ils participent à notre unique vocation» (Cons. 5). «Les frères Servites de Marie, prolongeant une tradition antique et vivante, constituent une seule famille avec les religieuses et avec les membres des Instituts Séculiers, de l'Ordre Séculier et des Groupes laïques, qui partagent le même idéal, les engagements de vie évangélique et apostolique et la piété envers la Mère de Dieu» (Cons. 305).

J'invite les multiples expressions de la famille servite, tous les frères et soeurs de notre famille à travailler pour la sensibilisation, la prise de conscience et l'engagement en faveur d'une cause qui certainement surpasse nos petites expériences circonscrites; en faveur d'un charisme que se fonde sur une unique expression de foi et sur un mode caractéristique ou un style de vivre l'évangile: être frères et soeurs Servites qui s'inspirent de Marie, qui s'emploient à maintenir avec toutes les créatures seulement des rapports de paix, de miséricorde, de justice et d'amour constructif; qui cherchent à se tenir avec Marie au pied des innombrables croix pour recevoir confort et coopération rédemptrice; qui veulent être des serviteurs de la vie et des promoteurs d'une fraternité sans limite et d'un esprit de famille qui a beaucoup à offrir à un monde divisé et individualiste qui souffre à cause de la confusion et du poids de l'égoïsme et de la violence. Être une famille, c'est croire les uns dans les autres, partager la foi et les doutes, vivre unis les jours ensoleillés et les nuits obscures. Notre famille, notre petite et grande famille, doit être en mesure de chanter son propre Magnificat, de parler, au pluriel, des merveilles que Dieu accomplit dans notre vie.

5. Le risque de l'aventure

Nous savons bien que même l'Évangile, en lui-même, est une aventure; que nous, en tant qu'annonciateurs, narrateurs de la Bonne Nouvelle, nous devons être disposés à vivre une aventure. Le Serviteur et la Servante de Marie, par leur propre nature, propre en tant qu'ils considèrent Marie comme leur inspiratrice et leur guide, sont des hommes et des femmes d'aventure, de première ligne, d'élan. Marie s'aventura dans un oui qui l'introduisit pour toujours dans «l'aventure de Dieu». Un oui rempli de risques et de réalités inconnues. Un oui qui se traduisit par un pèlerinage de foi. Un oui qui la poussa au service inconditionnel. Être Serviteur et Servante de Marie et ne pas courir le risque de la foi, de l'aventure, me semble une contradiction. J'ai peur des communautés installées, des communautés faussement résignées. Il y a une résignation évangélique qui est juste et nécessaire, mais il y a aussi une résignation humaine qui est de la couardise et un produit de notre société de bien-être et de biens de consommation.

Au cours des dernières années, j'ai vu diverses communautés qui choisissent l'aventure et partent pour de nouvelles terres. Laïques et Diaconies qui affrontent de nouvelles formes de service. Des Groupes de Séculiers qui vont au devant des nouvelles pauvretés. Des frères qui croient que tout n'est pas fini et qui, au lieu de penser à l'ars moriendi, pensent à l'impact charismatique de notre être Serviteur de Marie, à l'art de vivre en plénitude. Tout cela est beau et significatif. Au début du troisième millénaire, le Pape nous a invités à aller au large, à courir avec Jésus le risque de l'aventure. Il nous a rappelé que nous n'avons pas seulement une histoire à raconter, mais un projet auquel il faut travailler. Il nous a dit que dans l'Église nous sommes à l'avant-garde. Dans son message au Chapitre général 2001, il nous a rappelé que nous devons être attentifs aux signes des temps et prendre avec beaucoup de considération la perspective de suspendre certaines activités pour aller vers les nouvelles instances missionnaires en Asie, et Afrique et en Europe de l'Est. Nous avons le devoir d'assumer, avec Marie et suivant le style de Marie, de nouvelles décisions pleines d'espérance.

De temps à autre nous recevons, directement ou indirectement, des propositions, des critiques, des suggestions de la part de frères et de soeurs qui se préoccupent sans doute de l'avenir de l'Ordre. Quelques critiques sont très ironiques, d'autres partiales, d'autres constructives et, enfin, d'autres contradictoires. Nous ne pouvons pas satisfaire tout le monde, mais nous vous assurons que nous ne sommes pas indifférents, que nous en tenons compte, que nous cherchons à les vérifier. Nous pensons toujours que nous devons nous concentrer surtout sur les critiques ouvertes, constructives, sur celles moins locales puisque la famille n'est pas seulement régionale, et sur celles qui voient non seulement la réalité qui les entoure. Nous sommes tous la ‘base’; nous sommes tous la solution; la réponse est de tous et, comme le dit le poète Rilke, les demandes il faut aussi savoir les aimer, car il n'y a pas toujours une réponse pour chacune d’elles. Il faut éviter dans nos jugements de valeur d'apposer le sceau de l'infaillibilité personnelle; il faut promouvoir un esprit critique positif avec des propositions réalisables et évangéliques, qui partent de la réalité et tendent vers un avenir éclairé par un vrai discernement des signes des temps.

Le risque de nous aventurer me fait penser à nos origines et à toute la démarche historique de notre famille. Il me fait penser à l'inspiration mendiante de l'Ordre, au mandat de vivre la dimension évangélique du provisoire, de l'insécurité et de la disponibilité à aller là où il est urgent de prêter notre service (Cons. 3). Nous avons tellement de témoignages de vie dans notre famille, des hommes et des femmes qui ont su courir le risque de l'aventure et qui aujourd'hui nous rappellent l'importance de savoir dire oui au Seigneur et aux frères, à la vie et aux événements de l'histoire, assumant des projets de foi qui nous permettent de construire un avenir avec vie, un demain actuel et joyeux qui fasse voir encore une fois la fraîcheur de l'Évangile, le Christ éternellement jeune.

6. Encore un anniversaire?

Nous sommes maintenant habitués à célébrer des anniversaires. Les commémoraisons nous plaisent beaucoup; on écrit des livres et des essais de qualité scientifiquement rigoureuse, des investigations historiques précises. Nous pouvons compter sur un patrimoine culturel et spirituel extraordinaire. Cependant, quand nous nous référons à un anniversaire, nous ne nous demandons pas toujours ce que l'on veut célébrer: - Que veut-on célébrer avec cet anniversaire? - Ce 7e centenaire de l'approbation définitive de l'Ordre ne devrait pas être un simple souvenir de 700 ans depuis la date d’approbation officielle de la part de l'Église. Après tout, en 1304, l'Ordre comptait déjà 70 ans d'existence, de cheminement, de décisions, de constitutions, d'actes de pauvreté, de spiritualité et de figures exceptionnelles de sainteté et de doctrine. De toute façon, je pense que ces 700 ans nous rappellent beaucoup de choses. J'en signale quelques-unes:

Conclusion

Eh bien, nous voici à la fin. Peut-être que ces considérations auraient pu être mieux présentées. Mais pour cette fois, nous les laissons ainsi, en espérant qu'elles nous aideront à réfléchir. Je crois qu'une relecture des origines, le retour aux racines, le rappel de cet anniversaire ne sont pas des choses qui regardent le passé, mais l'avenir. Nous ne pouvons continuer à demeurer ancrés dans cette sorte de ‘fondamentalisme statique’, craintif, qui nous empêche d'être davantage prophètes. La vie, notre vie doit être entendue comme un ‘rêve’, comme un projet, et non simplement comme une série de normes, de rubriques stériles. La passion pour Dieu et pour l'homme et la femme de notre temps est ce qui motive notre mode de vivre l'Évangile. Nous n'existons pas en fonction de nous-mêmes ou de nos communautés, mais en fonction du Royaume, en partant de notre vie fraternelle, d'une vraie vie fraternelle (Cons. 111). Notre Ordre est né comme une expression de vie évangélique apostolique, comme une communauté d'hommes réunis au nom du Seigneur. Nous sommes des envoyés du Christ pour servir comme témoins vivants de l'Évangile (Cons. 112); des témoins, non de simples fonctionnaires. Le témoin parle du Christ, raconte l'histoire du Seigneur de manière vivante; il l'incarne, il incarne ses sentiments jusqu’à s’en ‘revêtir’. C'est pourquoi, nous devons marcher davantage avec le peuple, avec les problèmes des gens et apprendre à reconnaître sur le visage des autres le visage du Christ. Cela nous aidera sans doute à dédramatiser tant de problèmes ineptes que nous avons et que nous créons au sein de nos communautés, de nos provinces, de toute notre famille religieuse. Cela nous aidera à sortir de notre vie embourgeoisée et sans risques, qui nous fait souvent oublier que nous devons nous conformer au Christ qui est venu pour servir et donner sa vie pour les autres (Cons. 2). Cela nous aidera à être plus miséricordieux, une de nos caractéristiques de vie servite (Cons. 52), pour pouvoir ‘nous pencher’ avec vénération sur la misère humaine et la libérer de son état de prostration. Dans ce cheminement, nous avons quelqu'un qui nous donne la main. Depuis les origines, nous nous sommes dédiés à elle, la bénie du Très-Haut; nous nous sommes inspirés d'elle, la Mère, la Servante du Seigneur; nous avons appris d'elle, la femme humble; nous l'avons honorée car elle est notre Dame; nous avons cherché à l'imiter, car elle est l'exemple par excellence de la créature orante; et surtout elle a été et est l'image qui nous guide dans notre engagement de service, dans notre désir de nous tenir au pied des innombrables croix sur lesquelles le Fils de l'homme continue encore aujourd'hui à être crucifié dans ses frères.

Que le Seigneur nous accorde la sagesse et le discernement. Que sainte Marie nous montre toujours la route qui nous mène au Christ.

De notre couvent San Marcello de Urbe
15 janvier 2004
Mémoire du bx Jacques de Villa, ami des pauvres

F. Ángel M. Ruiz Garnica, o.s.m.
Prieur général